Propos artistique

La rue

Pourquoi la rue ? C’est une question qui est posée très régulièrement lorsque l’on monte un spectacle qui se joue en extérieur. On pourrait commencer par répondre à cette question par une autre question : Pourquoi la salle ? Finalement, le théâtre n’a pas débuté dans des salles. Des cavernes jusqu’au guignol, la majorité des troubadours ont exercé leur art populaire ( pour le peuple) dehors ou, au mieux à côté du banquet seigneurial. Donc, en dehors du fait que les puissants aient eu envie de s’amuser dans des lieux à l’abri des intempéries le théâtre a davantage de légitimité lorsqu’il se joue en extérieur.
De nos jours le réseau des festivals de rue est aussi bien différent du réseau des salles de théâtre. Dans beaucoup d’endroits, les villes, départements, régions ou autre font le pari d’évènements gratuits et ouverts à tous. Cette décision « essentielle » marque une volonté politique forte. L’art doit aussi et surtout être et rester populaire. Pour se faire, il doit s’inscrire dans l’espace public et pas seulement dans un espace destiné à accueillir du public. Il s’agit d’un choix de société. L’artiste, pour son propos poétique et politique, doit profiter au plus grand nombre. Il se fait l’expression des joies et des tristesses de notre temps, il œuvre ainsi pour l’émancipation du peuple.
Le choix de la rue est aussi un choix de comédien. C’est un espace dans lequel le rapport au public est différent, où les codes propres au théâtre en salle sont moins présents. Ainsi, des perspectives et des challenges différents s’offrent à nous. Il s’agit d’aimer jouer les yeux dans les yeux avec les spectateurs, aimer rebondir sur ce que la rue amène et s’en servir pour enfin revenir à la trame d’origine. C’est également faire le pari de séduire un public plus facilement volatile qu’en salle puisque les éléments extérieurs existent et qu’il est possible de partir du lieu de représentation à tout moment.
Enfin, pour le metteur en scène, c’est un espace plus permissif dans lequel la création totale est souvent de mise. La part de spectacles créés en rue est nettement supérieure à celle du théâtre en salle où fleurissent les reprises de pièces classiques. Cela s’explique par le renouveau de la rue en France. Cette redécouverte, qui date de quelques dizaines d’années, a permis à un grand nombre de créateurs de s’exprimer dans un cadre qui n’est pas encore sclérosé.

 

Le vrai-faux

Plusieurs raisons invitent à l’utilisation du vrai-faux.
Premièrement, dans le cadre de la rue bon nombre de spectateurs ne sont pas des spectateurs assidus de théâtre et partir d’une situation normale pour l’espace public permet « d’amadouer » un certain nombre de personnes. Les codes théâtraux arrivent plus tard alors que l’accroche est effective.
Deuxièmement, nous partons d’une situation qui paraît vraie, car, comme je l’ai dit précédemment, l’artiste doit interroger sur les joies et les tristesses de notre époque. Il est certain que des pièces anciennes peuvent faire écho à ce que nous vivons aujourd’hui, mais l’utilisation, comme point de départ, d’une situation actuelle permet d’interpeller un large spectre de spectateurs. Il est malheureux de constater que le langage de Molière, par exemple, se révèle parfois obscur pour une partie du public. Parler avec un vocabulaire contemporain, ce n’est pas rejeter le théâtre plus classique, mais c’est penser que la poésie peut naître même du chant lexical argotique du 21ème siècle et que l’amour qui pourrait surgir de cela peut s’étendre, tôt ou tard, à un répertoire qui a déjà gagné ses lettres de noblesse. Entre autres qualités, le théâtre de rue, et notamment celui qui se base sur le vrai-faux, peut être une belle porte d’entrée vers le théâtre en général.
Troisièmement, et pour finir, je parlerais encore du plaisir du comédien. L’utilisation du vrai-faux amène une grande satisfaction chez l’artiste qui réussit à « bluffer » le public. Ce tour de prestidigitation théâtral amène des gens à penser que ce qui se passe devant eux est réel. Quoi de plus fantastique pour un comédien que de savoir que le personnage que l’on a joué s’est réellement incarné dans l’esprit du public !

 

La comédie humaine

Dans « Salade de Fruits », je mets en scène des personnages qui vont résolument faire rire d’eux-mêmes, des situations dans lesquelles ils se trouvent jusqu’aux travers de leurs comportements. Le rire est pour moi un outil formidable au service d’un propos, quel qu’il soit. Le rire peut faire passer n’importe quelle émotion, n’importe quel message. Du rire froid au rire caustique en passant par le « rire aux larmes », il est un média extrêmement puissant. C’est en cela que l’aspect comédie intervient. Elle est ce qui va me permettre de traiter de l’humain. À travers le rire, je souhaite explorer l’humanité des personnages. Elle va se révéler au fur et à mesure de l’histoire, racontant des parcours de vie, la méchanceté que nous avons tous attachée au corps et les rêves vivants ou enfouis qui nous habitent l’âme. À travers elle je veux parler de notre humanité à tous et de comment elle est mise à mal dans une société oppressante et castratrice d’imaginaires.
L’histoire met en scène une caravane du « manger sain ». Si, dans la réalité, il s’agit de conseils pour mieux vivre qui sont d’ailleurs fondés, il s’agit également d’un des éléments d’une grande machine à écraser notre liberté de penser, nos choix de vie. On nous surinforme qu’il faut manger sainement, on nous surinforme sur le fait qu’il faut faire de l’exercice pour perdre du poids, on nous sur conseille tel produit pour avoir une peau plus nette, on nous sur conseille tel shampoing pour les pellicules, on nous surimpose de paraître plus jeune, on nous surimpose un modèle de beauté en forme de poupée Barbie, on nous sur pollue de pensées publicitaires ineptes et dévalorisantes. C’est cette oppression permanente qui est montrée du doigt dans ce spectacle. Les héros de cette histoire vont lutter peu à peu pour faire ressurgir l’essentiel, le rêve. On ne vit pas en scrutant son tour de taille, on vit en saisissant à pleines mains ce qui fait battre nos cœurs.